Les nouvelles architectures de l'information (comment surfe-t-on ?)
02.03.05 (màj 15.07.05) :: Conception web :: #170
L'article date un peu (2002), mais il est plein d'enseignement et est finalement encore d'actualité.Les nouvelles architectures de l'information
Text-e.org
http://www.text-e.org/conf/index.cfm?fa=texte&ConfText_ID=10
Comment surfe-ton ?
http://www.generationcyb.net/article.php3?id_article=476Stefana Broadbent et Francesco Cara
IconMedialabAu cours des quatre dernières années, nous avons mené des centaines d'observations sur les utilisateurs du réseau. Dans nos laboratoires à travers l'Europe, nous avons demandé à des usagers de réserver des places, d'acheter des livres, de trouver des horaires d'ouverture, de s'informer sur les koalas, de chercher des nouvelles, de trouver des informations à propos du cholestérol, d'écrire des méls, de télécharger des sonneries, etc. Nous avons observé des étudiants français, des ingénieurs norvégiens, des concepteurs de logiciels italiens, des ménagères américaines, des avocats anglais, des jeunes et des moins jeunes, des enfants et des retraités, des pionniers et des retardataires, utilisant toutes les sortes possibles de sites, à partir d'un ordinateur ou d'un téléphone mobile, d'un portail et d'un produit digital.
Ayant observé en détail de quelle façon les gens utilisent le Web et ce qu'ils y font, l'effondrement de la nouvelle économie ne nous a guère surpris. La première génération de sites Web a été construite dans une méconnaissance totale et une totale erreur d'appréciation des attentes et des pratiques des usagers.
Que font les gens sur le Web ?
Les usagers de l'Internet peuvent être répartis en trois catégories principales : les experts, les naïfs et ce que nous appellerons les utilisateurs « légers ».
Les experts sont les premiers arrivés sur le Net, les « forts en thème », ceux qui téléchargent des logiciels, qui se souviennent de Mosaic, qui sont capables de vous expliquer la différence entre Google, Altavista et Yahoo, qui ne voudraient pour rien au monde être vus sur AOL. Les usagers naïfs ne sont pas encore entrés dans le monde de l'Internet ; ils attendent d'avoir une bonne raison pour le faire ; c'est le genre de personnes qui demandent de l'aide à leurs enfants pour trouver ce dont ils ont besoin. Ils pensent encore que l'Internet est magique et qu'il n'existe qu'un seul site pour chaque thème.
Les usagers légers sont des usagers réguliers de l'Internet utilisant le réseau une ou deux heures par semaine, avec quelques méls et la recherche d'informations pratiques - horaires de trains, cinémas, etc. C'est une population d'usagers relativement récente, qui est apparue dans les deux dernières années quand l'Internet s'est généralisé à un type de consommateurs moins pionniers. Sur la courbe classique d'adoption des technologies (novateurs, adeptes précoces, pragmatistes, conservateurs, retardataires) ces usagers correspondent aux pragmatistes et aux conservateurs, qui ne se précipitent pas pour acquérir une nouvelle technologie, mais attendent de voir si elle marche, si elle est réellement utile et si elle est disponible à un prix meilleur marché. L'intérêt de ce groupe d'usagers, c'est qu'il représente la majorité des nouveaux adeptes du réseau et la cible de son futur développement. Si la population des usagers de l'Internet passe au-dessus du seuil de 25-30 % de la population européenne globale, les nouveaux venus se trouveront tous dans cette catégorie.
La plupart des usagers légers ont des comportements très stéréotypés : après six mois d'utilisation de l'Internet, ils n'essaient même plus de faire des recherches avec un moteur de recherche et consultent systématiquement les mêmes six ou sept sites. Les moteurs de recherche sont trop complexes et fournissent trop de réponses pour pouvoir les trier. Ces usagers abandonnent généralement les recherches parce qu'elles sont trop coûteuses pour les résultats qu'ils en obtiennent. Ce coût tient à l'effort demandé à la fois pour trouver la combinaison correcte de mots-clés nécessaire à la recherche et pour évaluer les résultats déterminant la fiabilité et l'intérêt des sources. Leur seule façon de découvrir de nouveaux sites est de collecter des adresses de sites dans la presse, dans d'autres médias traditionnels, auprès d'amis ou de la famille. Dans ce cas, ils visitent les nouveaux sites en entrant leur adresse dans la barre de navigation et les évaluent en quelques minutes en fonction de leur contenu, de leur graphisme et de leur originalité.
Quand ils sont laissés à leur seule initiative, ces usagers tendent à explorer les sites de marques qu'ils connaissent déjà et qui sont en général bien établis en dehors du réseau. Les marques « en dur » sont habituellement perçues comme plus fiables et plus solides que les marques qui n'ont qu'une existence virtuelle sur le Net. De ce fait, les usagers légers préféreront faire une recherche historique sur la Mésopotamie sur le site du British Museum plutôt que sur les sites d'obscures associations ou universités. Sur le plan cognitif, il est logique de transférer sur le réseau ce que l'on connaît d'une marque hors du réseau et c'est plus rassurant.
Les usagers légers ne visitent régulièrement que six ou sept sites. Parmi ces sites, il est typique de trouver un portail (la plupart du temps celui de leur fournisseur de l'Internet), trois ou quatre sites très pratiques, comme les Pages Jaunes ou des horaires de voyage, et deux sites en rapport avec leurs intérêts professionnels et leurs hobbies. Les seuls sites qu'ils considèrent comme leur fournissant réellement du contenu sont ceux qui concernent leurs intérêts, les autres sont perçus et utilisés comme des outils pour mener à bien une tâche pratique. Les usagers légers ont eu vite fait de reconnaître dans le Web une source fiable et à jour d'informations pratiques.
La navigation à l'intérieur des sites est aussi très procédurale et suit des routines rigides : les mêmes pages sont visitées, les mêmes chemins parcourus. Si un chemin vers quelque information utile se révèle couronné de succès, il est toujours répété, même si cela n'est pas le plus efficace. Nous voyons des usagers suivre les chemins les plus bizarres, arrivant sur un site ou sur une page à partir d'un autre site qui ne présente aucun intérêt pour eux, uniquement parce que qu'ils l'ont trouvé de cette façon la première fois et, comme ils disent, « eh bien, ça marche ! ». De temps en temps, ces usagers s'écartent de leurs sites, en utilisant des liens sur les pages de leurs sites favoris, mais - comme de petits enfants qui ne s'éloignent jamais que de quelques mètres de leurs mères - ces usagers ne s'aventurent jamais trop loin de leurs sites familiers.
Lors de l'exploration de nouveaux sites, leur stratégie de découverte est celle des « petites bouchées ». Les usagers survolent le contenu et plongent dans trois ou quatre sections, soit pour chercher un type précis d'information, soit pour évaluer le nouveau site en vérifiant la nature de l'information fournie par rapport à d'autres supports qui leur sont familiers. Ces usagers ne lisent pas des pages entières de texte, mais survolent à grande vitesse les pages et les sections pour se faire une idée générale du style du site, de son contenu et de sa valeur.
En bref, la plupart des usagers légers de l'Internet n'utilisent pas de moteurs de recherche, visitent seulement quelques sites et toujours les mêmes, préfèrent des marques bien connues en dehors du réseau, ne lisent pas, mais survolent le contenu pour trouver quelque chose de spécifique. Ils ne se mettent à lire, au sens propre du terme, qu'au moment où ils parviennent à ce qu'ils cherchent. Ils utilisent l'Internet d'une manière très concrète pour obtenir une information spécifique et effectuer des tâches pratiques, comme avec un outil.
L'implantation de l'Internet et son utilisation ralentissent
La plupart des analystes s'accordent sur le fait, qu'indépendamment de l'effondrement économique de nombreuses entreprises liées à l'Internet, on observe un ralentissement dans la croissance de la navigation sur l'Internet, dû à la fois au nombre de ses usagers et au temps de connexion :
- en 1999, la navigation sur l'Internet croissait à un taux d'à peu près 200 %. Elle croît maintenant à un taux plus lent de 88 % pour les États-Unis et de 106 % pour l'Europe et il est prévu que ce taux se maintiendra jusqu'en 2005 (sources McKinsey et JP Morgan, 2001) ;
- l'été dernier, des données ont été publiées, montrant qu'en juin aux États-Unis le nombre d'usagers de l'Internet avait baissé de 3 %, résultat de l'effet combiné d'un nombre moins grand de nouveaux adeptes et d'une diminution du temps passé par les étudiants sur le réseau (source ComScore Networks, 2001) ;
- en janvier 2001, l'utilisation du réseau, mesurée par le temps passé en ligne, avait augmenté de 46 % par rapport à janvier 2000 ; six mois plus tard, en juin, l'augmentation par rapport au même mois de l'année précédente avait chuté à 14,7 % (source Lehman Brothers, 2001).
En bref, l'Internet a gagné la population des adeptes précoces, des enthousiastes et des curieux, mais n'a pas réellement pénétré dans les foyers d'usagers plus pragmatiques comme l'a fait, durant la même période, le téléphone mobile. La difficulté à gagner aux technologies nouvelles un type d'utilisateurs plus pragmatiques est un phénomène bien connu, décrit par Geoffrey A. Moore en 1996 dans son livre Crossing the Chasm (voir compte rendu sur http://www.epinions.com/book_mu-2801445 et une interview de Moore sur The Home Automation Times). S'opposant au modèle classique de marketing, qui prévoit l'adoption linéaire des produits de haute technologie grâce à la pénétration régulière de marchés de plus en plus larges (depuis celui, relativement limité, des innovateurs et des consommateurs précoces jusqu'aux vastes marchés constitués d'abord par les pragmatistes, puis par les conservateurs), Moore souligne le fossé qui sépare les techniciens avertis de la grande majorité des consommateurs, que ce soit sur le plan des attitudes, des motivations, des attentes ou des pratiques. Un fossé qui peut être comblé en offrant des produits de haute technologie conçus pour répondre à des besoins spécifiques et à des publics ciblés.
Quand nous confrontons les pratiques des usagers à la première génération de sites, il n'est pas surprenant que la croissance de la population de l'Internet n'ait pas été ce qu'on en attendait. Le décalage entre ce qui a été conçu et offert et ce dont les usagers ont besoin est phénoménal.
Les sites Web de la première génération
Le ralentissement de l'utilisation et de l'adoption de l'Internet et la faiblesse du nombre de sites utilisés par les usagers légers sont tous symptomatiques du même phénomène : la difficulté à exploiter ce nouveau et puissant média à un coût cognitif raisonnable. Nous pensions tous que le réseau serait un média de masse facile d'accès dès son démarrage, alors que c'est en fait une technologie très complexe : un mélange unique d'informatique, de travail en réseau, de télécommunication et de contenus multimédias. Cela demande apprentissage, motivation et, par-dessus tout, démonstration de son efficacité.
Quand nous observons de près les comportements des usagers légers, nous nous apercevons que la plupart de leurs stratégies sont caractérisées par un effort pour réduire l'effort cognitif et augmenter les résultats, dans une quête d'efficacité et de plaisir. La plupart des usagers novices et pragmatiques considèrent que l'effort nécessaire pour apprendre à circuler sur le réseau et obtenir un résultat est au-delà de ce qu'ils sont prêts à fournir, particulièrement dans une société comme la nôtre si intensément informée. La plupart des informations que les gens recherchent sont disponibles dans d'autres médias et d'autres supports, qu'on peut souvent obtenir à un coût cognitif beaucoup plus bas. Si obtenir une information sur l'Internet demande plus de temps et d'effort que de passer un coup de fil ou de marcher jusqu'à la bibliothèque, les usagers pragmatiques ne le feront tout simplement pas. La plupart des usagers, par conséquent, se donnent quelques jours pour apprendre ce qui est véritablement spécifique au réseau et s'en tiennent ensuite à des routines bien établies.
Nous allons démontrer que les principales raisons de cette complexité résident dans la structure de la plupart des sites Web statiques de la première génération.
L'architecture la plus commune de ces sites consiste en un large ensemble de pages individuelles de contenus multimédias, organisées selon une structure arborescente hiérarchique (voir figure ci-dessous) qui peut varier en profondeur en fonction de la nature et du volume du contenu publié. La plupart de ces sites de la première génération sont statiques, c'est-à-dire que le contenu des pages, constituées essentiellement de texte et d'images, ne change pas d'un chargement à un autre, à moins qu'il ne soit manuellement modifié et mis à jour.
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Représentation d'une structure arborescente hiérarchique
Au sommet de cette hiérarchie se trouve un système de navigation qui permet habituellement aux usagers de naviguer du contenu de la section aux sous-sections, et de page à page. Le système de navigation consiste généralement en une première barre de navigation générale pour les sections et d'un second niveau de navigation pour les sous-sections, permettant ainsi aux usagers de se déplacer d'une section à l'autre, et d'une page aux autres pages, selon l'organisation sous-jacente du contenu. C'est la structure hiérarchique qui nous oblige souvent, pour aller d'une page de contenu appartenant à une branche du site à une autre appartenant à une autre branche, à passer par la page d'accueil d'un site ou la page d'entrée d'une section. La plupart du temps, les moteurs de recherche propres au site fournissent des raccourcis dans la structure pour accéder à une liste de pages en rapport avec le thème choisi. Naturellement, plus il y a de sections et de sous-sections, plus sont nombreuses les pages intermédiaires, plus la structure du site et le système de navigation sont complexes, et plus long est le processus pour accéder à un contenu significatif.
Au fur et à mesure que les sites sont devenus plus ambitieux, offrant toujours plus de contenus, le manque de transparence de ce type d'architecture et la portée limitée des actions pouvant y être effectuées est devenu évident. Les usagers passent tout leur temps à essayer de deviner dans quelle section ou sous-section a été placée l'information utile, mémorisant les chemins à travers les sections, utilisant les touches de retour arrière pour parcourir à nouveau leurs méandres (selon certains rapports, 40 % de tous les clics se font sur les touches de retour arrière), tout cela pour essayer de trouver l'information particulière qu'ils recherchent. Dans cette architecture, la dénomination des sections telle qu'elle se présente dans les menus ou autres systèmes de navigation devient absolument cruciale, parce que c'est la seule indication dont les usagers disposent pour deviner ce qui figure en dessous de la couche sur laquelle ils se trouvent à un moment donné.
Les structures de site hiérarchiques sont comme une pyramide ou un iceberg où le sommet - la page d'accueil - est le point principal d'accès vers l'énorme quantité d'informations qui se trouvent en dessous, à la base du site. Plus profond est le site, plus loin se trouve l'information utile pour l'usager. De ce fait, l'usager consacre beaucoup de temps à des activités de navigation qui présentent pour lui peu ou pas de valeur ajoutée, alors qu'il ne souhaite qu'une chose : arriver à ce qui le concerne et l'intéresse. Ceci explique pourquoi les usagers survolent les pages et ne lisent pas les textes. Comme le montrent de nombreuses études sur la façon dont les usagers lisent les pages Web, trois sur quatre d'entre eux ne font que survoler les textes et un sur six lit réellement le texte dans son entier (voir par exemple, Nielsen & Mockes, 1997).
Comme nous l'avons maintes et maintes fois observé dans nos laboratoires, la principale activité des usagers consiste à analyser rapidement la page pour savoir où ils en sont, s'ils vont dans la bonne direction, s'ils ont atteint ce qu'ils cherchent. Quand ils utilisent des portails d'information ou les sites des journaux par exemple, nous observons que les usagers, soit restent à la surface et ne lisent que les quelques items qui sont mis en avant sur la page d'accueil, soit suivent chaque jour le même chemin bien connu pour atteindre la section qui les intéresse et qui leur est familière. Dans les deux cas, le site est terriblement sous-employé puisque « celui qui survole la couche du dessus » ne pénètre jamais plus avant et que « l'usager familier de la section » ne regarde jamais rien d'autre que ce qu'il connaît déjà.
Dans le développement de ce type de site, un effort significatif de conception consiste à classer le contenu par catégories pour créer une structure logique de sections et de sous-sections qui organise tout le contenu en catégories significatives que l'on retrouve ensuite dans les systèmes de navigation. L'organisation des sections peut suivre de multiples conventions : les thèmes peuvent être classés en catégories selon les conventions des bibliothèques, des disciplines académiques, des revues ou des journaux ; les sections peuvent refléter l'organisation interne d'une entreprise, ses secteurs d'activités, etc. Les architectes de l'information, qui ont souvent une formation dans la bibliothéconomie et le journalisme, ont la responsabilité de trouver la catégorisation la plus valable.
Pour donner juste un exemple, le site de l'administration publique française répartit significa-tivement l'information en sections et sous-sections, chacune menant à des pages statiques d'information. La section sur les lois et les règlements (Vos droits et Démarches) est organisée selon une classification des événements à partir de la vie réelle, tels que Travail, Enfants, Famille, Santé, etc. Les mêmes segments auraient pu être organisés différemment si les architectes de l'information avaient décidé, par exemple, de regrouper les contenus en fonction des ministères ou de la terminologie légale.
En introduisant des couches intermédiaires - sous forme de pages directionnelles contenant des listes et des sous-listes de section - pour décrire le contenu disponible, le processus de catégorisation crée naturellement une distance entre l'architecture du contenu et le contenu réel. Cette distance ouvre la porte aux décalages entre la représentation du contenu et le contenu lui-même (les catégories du contenu créant, chez les usagers, des attentes en termes de richesse et d'exhaustivité du contenu disponible, attentes difficiles à combler) aussi bien qu'à des interprétations erronées, vu que les dénominations sont inévitablement génériques et le contexte insuffisant pour transmettre la signification voulue.
Structures alternatives de l'information
Des tentatives sont faites, plus ou moins consciemment, pour réduire les efforts des usagers et faire que le système prenne en charge une partie du travail nécessaire pour trouver le contenu adéquat. Il est désormais courant de trouver des sites Web dynamiques dont le contenu est en permanence remis à jour et renouvelé. Dans ce type de site, la principale base de construction n'est plus la page, mais consiste en unités ou fractions de contenu (qui peuvent être des textes, des clips vidéo, audio, etc.) qui sont chargées dans un gabarit pour créer une page. Le contenu est séparé de l'affichage grâce à l'utilisation conjointe de métadonnées pour décrire le contenu (les métadonnées, ou données de données, sont utilisées pour faciliter l'identification, la description, et la localisation d'unités de contenu digital), de gabarits pour décrire les caractéristiques du contenu (type, taille, localisation, format) et de procédures pour savoir quel contenu charger dans le gabarit, à quel endroit et de quelle façon.
La séparation du contenu de sa forme permet à ces architectures de sites modulaires de combiner à l'intérieur d'un même gabarit des unités de contenu identifiées par leurs caractéristiques. Ces structures permettent un regroupement dynamique de contenus sur la même page, même s'ils appartiennent à des sections différentes ou s'ils interagissent entre eux. Les sites dynamiques ont des espaces spécialisés, généralement dans un cadre sur le côté droit de la page, pour afficher un contenu qui a un rapport contextuel avec le site indiqué dans la partie centrale de la page (voir, par exemple, http://www.lemonde.fr/article/ 0,5987,3230--260176-,00.html). Dans d'autres cas, nous trouvons sur la même page le corps principal du contenu et des commandes qui permettent de modifier sa présentation, comme c'est le cas pour le site de l'International Herald Tribune où la mise en page de l'article peut être modifiée directement en cliquant sur une icône (représentant les formats disponibles quant au nombre de colonnes et à la taille des caractères) à côté de l'article lui-même.
Ce qui est particulièrement intéressant de cette architecture c'est que, à partir du moment où tout le contenu est identifié et décrit en mots-clés, répertorié et trié de façon à être prêt pour être combiné et rattaché par des procédures, on aboutit à une nouvelle répartition du travail cognitif entre le site et les usagers. Les éditeurs du site ont la possibilité de créer des pages plus riches autour d'un thème qui fait levier sur l'information disponible dans d'autres sections du site, dans des archives ou chez des partenaires extérieurs. Ces architectures contextuelles ouvrent de nouvelles possibilités à la création de liens et fournissent aux usagers de nouveaux chemins pour découvrir et explorer un contenu. Par exemple, il devient maintenant plus courant de trouver, dans la page, des espaces qui enrichissent et développent le thème principal : une liste des liens utiles, un ensemble d'« actualités », des outils en rapport avec le contenu de la page - comme un outil pour faire un graphique ou un convertisseur de monnaie.
La possibilité de montrer un contenu contextuellement apparenté en se servant de la sélection de l'usager comme d'un filtre constitue un premier pas en direction de la réduction de la charge cognitive. Tout à coup, ce ne sont plus les usagers qui font tout le travail de recherche et de forage pour trouver des fragments de contenus dans des hiérarchies rigides, mais c'est le système lui-même qui filtre le contenu et le « pousse » vers l'usager. Évidemment la qualité des principes qui régissent le processus de filtrage, et de fait la sélection du contenu, détermine l'efficacité et la pertinence de l'information obtenue. Si je clique sur l'actualité à propos de la mort de Pierre Bourdieu et trouve conjointement une section avec la liste de ses interviews, des liens avec ses articles et une bibliographie exhaustive, je serai davantage satisfait que si je trouve une liste de toutes les personnes décédées le 24 janvier 2002.
Un autre pas vers la réduction de la charge cognitive de l'usager est apporté par un type de filtrage différent, le filtrage participatif, basé sur l'identification des chemins de navigation le plus souvent utilisés. Le contenu contextuel est choisi et amené à l'interface en fonction du contenu statistiquement le plus souvent visité pour un thème donné. L'exemple le mieux connu de ce principe est celui d'Amazon « les clients qui ont acheté ce livre ont acheté aussi... ». Par l'ajout dans le système de chacune des interactions de l'usager, les critères de sélection de l'information à afficher sont en permanence actualisés et affinés. Cette solution évite la circularité d'une personnalisation individuelle - quand c'est le comportement passé d'un usager qui détermine la sélection - et augmente la fiabilité du filtrage parce qu'il fonctionne sur une large base : ce n'est plus l'opinion d'un seul expert, mais une expertise collective. La collectivité qui partage mes centres d'intérêt, partage avec moi le travail de sélection d'un contenu intéressant. N'est-ce pas cela que l'on appelle culture ?
D'autres façons de fournir de l'information
Le texte et les images ne sont pas les seuls moyens pour afficher et présenter de l'information. Il existe de nombreux outils interactifs, maintenant disponibles sur le réseau, qui permettent aux usagers de traiter et de visualiser des données extrêmement complexes d'une façon très accessible.
Sur le site de la RATP - l'administration des transports de la ville de Paris - les usagers du métro peuvent indiquer leur point de départ et leur destination, et ils obtiennent le trajet le plus court à emprunter. Ceci est un exemple typique d'un outil interactif pratique que les usagers apprécient de trouver sur le Web. Comme ces autres services qui établissent des cartes routières et permettent aux voyageurs de calculer leurs itinéraires (voir par exemple www.viamichelin.com) en tirant profit à la fois de la puissance informatique du serveur, de la nature interactive du poste de travail des usagers et de la nature distributive de l'Internet. On obtient ainsi très rapidement une information qu'il serait beaucoup plus difficile de calculer individuellement à partir d'une carte papier et d'un horaire. Cela crée aussi un point central autour duquel l'information corrélative peut être rassemblée d'une façon très naturelle.
Un des meilleurs exemples classiques dans l'histoire de la conception interactive était fourni par la page d'entrée du site smartmoney, disponible maintenant uniquement dans la section abonnés du site. Le site - essentiellement des informations et des services financiers - visualise sous forme d'une carte 1 000 titres américains et internationaux. Outre cette représentation immédiatement dynamique des performances des titres et de leur valeur relative, la carte fournit un point d'entrée vers des données, des analyses et des outils plus spécifiques sur le marché de la bourse. Certaines de ces données sont directement superposées sur la carte, de telle façon qu'elles fournissent des couches intermédiaires d'information (à propos des identifiants d'une compagnie ou des principaux indicateurs de performance par exemple) entre la carte générale et une page plus en profondeur. Avec ce type de visualisation, l'architecture du site est pour ainsi dire inversée : le contenu disponible se trouve au premier plan et on peut y zoomer, ce qui a pour conséquence de réduire significativement la charge cognitive. Un autre exemple d'outils interactifs vient aussi du monde de la finance, ce sont les nombreuses fonctions graphiques proposées par des sites financiers comme http://www.bloomberg.com. Les usagers précisent la période et les actions qui les intéressent et le système indique sur un graphique l'évolution de ces actions pendant la période concernée et la compare à des indices globaux comme le Nasdaq dans la même période.
Tous les exemples ci-dessus reposent sur l'intégration en temps réel de données d'une nature complexe ; ces données, que les usagers ne pourraient pas trouver dans des livres ou des médias traditionnels sur papier, sont combinées et calculées en utilisant des applications qui se trouvent à distance et visualisées localement dans un format à la fois accessible et compréhensible. Quand ils reçoivent, comme dans ces exemples, des informations d'une nature et à une vitesse qui ne pourraient être obtenues d'aucune autre façon, les usagers estiment que le réseau leur fournit un véritable service.
Conclusions
Les gens ne lisent pas sur le réseau comme ils lisent sur le papier, mais, après tout, pourquoi le feraient-ils ? On n'utilise pas une Ferrari pour tondre le gazon ! L'Internet est un puissant média interactif, encore largement sous-employé, qui peut permettre aux éditeurs de sites comme aux usagers de créer de nouvelles formes d'accès et de partage de contenus. Sa capacité relationnelle, dont l'hypertexte est une première forme, est ce qui rend ce média unique. Mais, jusqu'à maintenant sur le réseau, ce potentiel relationnel n'a été qu'approché. Quand il se déploiera plus pleinement, notre rapport au texte et au contenu multimédia en sera véritablement changé.
Traduction d'Anne-Marie Varigault
Actus & Infos pratique, Conception web, Ergonomie

